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Chronologie de la Kabylie et de Tamazgha

Un almanach de 310 pages traitant des dates-clés de la Kabylie en particulier et de Tamazgha en général, rédigé et auto-édité par Yidir Azwaw, vient d’être mis gratuitement en téléchargement immédiat et ce depuis le 22 janvier 2013.

Cette Chronologie fera découvrir aux lecteurs ou leur rappeler nombre d’évènements vécus par les Amazighs, les autochtones de l’Afrique du Nord. De l’Antiquité à nos jours.

Parmi ces dates clés, il y’a la conquête de Tamazgha par les Arabes, l’invasion hilalienne, la bataille de Haidaran entre les Amazighs et les Hilaliens, l’arabisation des Zenata, comment Tamazgha est-elle devenue « Maghreb arabe » et faisant partie intégrante du « monde arabe », comment le Makhzen s’est allié avec les Français pour combattre les Imazighen au Maroc, comment Ben Bella a été propulsé chef de l’État algérien par l’Egyptien Abdenasser pour contrecarrer les chefs kabyles, etc.

Ce livre ne laissera personne indifférent, un grand pavé dans la marre.
À lire absolument pour comprendre le problème identitaire qui mine les États post-coloniaux de l’Afrique du Nord !

Caractéristiques de l’ouvrage :ISBN : 9781300662853
Edition : Première Édition
Copyright : Tous droits réservés (Standard Copyright License)
Auteur : Yidir Azwaw
Date de publication : 22/01/2013
Langue : Français
Pages : 310 pages
Version disponible : eBook/PDF
Taille fichier : 4.67 Mo
Prix : Gratuit / Téléchargement immédiat sur la plate-forme LULU

source: SIWEL 252338 JAN 13

La JSK et le combat identitaire

A l’occasion de son passage à Ottawa, Mr. Mohamed Haouchine (ecrivain, journaliste et commentateur sportif) animera une conference intitulée: »La JSK et le combat identitaire ». La conférence aura lieu le 25 Aout 2012 à 15:00 au Centre Héron. Le numéro de la salle sera indiqué sur place.

BIOGRAPHIE

Mohamed HAOUCHINE est un journaliste algérien qui exerce au Quotidien Liberté depuis sa création en Juin 1992 et à la radio Alger Chaine 3 depuis 1982. Depuis Octobre 2011 il a intégré la jeune équipe de la nouvelle chaine de télévision privée DZAIRWEBTV. Né le 24.10.1948 à Tizi-Ouzou, il a fréquenté l’école primaire Gambetta de Tizi-Ouzou, le collège moderne et classique de Tizi-Ouzou puis le lycée Amirouche de la même ville avant de fréquenter l’Ecole normale d’instituteurs de Bouzaréah à Alger. Tout en ayant exercé les métiers d’Instituteur en Kabylie, puis professeur de lettres françaises et enfin inspecteur d’enseignement de la langue française, il s’est toujours passionné pour le journalisme en Algérie où il exerce actuellement comme Chef de bureau régional du Quotidien LIBERTE à Tizi-Ouzou et correspondant permanent de la Radio Alger Chaine 3 et de Dzaiwebtv en Kabylie.

Rencontre avec Hamou Amirouche, auteur du livre “Akfadou, un an avec le colonel Amirouche”

Mass Hamou Amirouche, ancien combattant de la wilaya III, a donné une conférence sur son livre “Akfadou, un an avec le colonel Amirouche” le Samedi 9 Juin 2012. Voici la conférence entière en video, un grand merci a hacemess pour ces videos, vous pouvez  le suivre sur youtube (http://www.youtube.com/hacemess )

Première partie :

Deuxième partie

Troisième partie

Quatrième partie:

Cinquième partie

Sixième partie

TAFSUT IMAZIGHEN : LE PRINTEMPS BERBÈRE

Le Printemps 1980 a été un tournant décisif pour la revendication amazighe en Kabylie. Si jusque là le régime algérien, bâti par le dictateur Boumédiène et son équipe issue principalement de l’armée des frontières et des officiers algériens de l’armée française ayant rejoint le FLN en 1960-61, a muselé la Kabylie et a systématiquement réprimé Tamazight, le Printemps 1980 est venu « bouleverser » la situation en Kabylie : il a ouvert la voie de la protestation populaire. Ainsi, pour la première fois, sous le régime arabo-musulman d’Alger, les Kabyles sont sortis massivement dans les rues de la Kabylie pour dénoncer le régime et crier haut et fort leur ral-le-bol. Pour la première fois, ils ont dit publiquement et massivement non à l’arabisation et ont affirmé leur amazighité qu’ils sont décidé à défendre.

Si le Printemps 1980 avait ouvert les voies de la protestation en Kabylie, c’est par ailleurs l’ensemble de Tamazgha à qui cette révolte kabyle avait bénéficié. Le vent de la liberté avait donc commencé à souffler.

Pour en arriver là il a fallu des années de travail, de sensibilisation et de combat sur divers fronts. Il a fallu des actions comme celle de Haroun et ses camarades en Kabylie et dans l’Algérois ; celles de Bessaoud et ses amis à Paris ou celle plus culturaliste et universitaire de Mouloud Mammeri et nombre de jeunes étudiants kabyles notamment à l’Université d’Alger. Il a fallu également l’action de certains artistes (poètes, chanteurs, …). Tout ce monde avait contribué d’une manière ou d’une autre à faire vivre tamazight et surtout à résister au rouleau compresseur de l’arabo-islamisme ayant programmé l’assimilation des Imazighen et l’éradication de Tamazight.

Mais le rôle de l’Université de Tizi-Ouzou a été tout de même déterminant dans le déclenchement de la révolte d’avril 1980 qui a coûté cher au régime algérien.

Nombreux étaient les collaborateurs de Boumédiene, en 1978, à dire que l’ouverture d’une université en Kabylie ne pouvait être qu’une bombe à retardement. Ils n’ont pas eu totalement tord puisque deux ans après l’ouverture de cette université, cette dernière fait descendre toute la Kabylie dans la rue pour défier le pouvoir en place.

En effet, l’Université de Tizi-Ouzou avait permis à bon nombre d’étudiants kabyles de se retrouver et surtout de mener une réflexion commune quant à leur existence et celle de leurs identité, culture et langue. La première chose à laquelle les étudiants kabyles de l’époque se sont attaqué c’est la récupération du pouvoir au sein de l’Université. Ils ont mené un combat pour leur autonomie ; pour l’autonomie de gestion des affaires de l’université qui sont avant tout leurs affaires. Une lutte acharnée s’est engagée entre eux et l’administration dépendant directement du FLN et de ses organisations de masse s’est très vite instaurée à Tizi-Ouzou. Les étudiants voulaient jouir d’une autonomie dans la gestion des affaires de l’Université. Ainsi, par exemple, pour l’animation culturelle, les étudiants voulaient que cette tâche leur revienne et que de toute façon la démocratie doit s’instaurer : les étudiants doivent décider en toute démocratie quant à leurs représentants et sur le contenu et la nature des activités à organiser. Et c’est ainsi que les étudiants, malgré qu’ils n’avaient pas pu se doter de la souveraineté souhaitée pour prendre leurs affaires en main, arrivaient à faire passer et imposer un certain nombre de choses.

Bref, les autorités algériennes étaient embarrassées par cette affaire et elles avaient du mal à contrôler cette volonté kabyle décidée à bouleverser l’ordre « établi ». C’est ainsi que très vite des activités ayant trait à la question berbère ont été programmées par les étudiants.

En 1980 sortait l’ouvrage « Poèmes kabyles anciens » de Mouloud Mammeri en France. Les étudiants de Tizi-Ouzou avaient prétexté de cette parution pour inviter Mouloud Mammeri à l’Université dans le but d’animer une conférence sur la poésie kabyle. Après moult négociations, les étudiants avaient réussi à programmer la conférence pour le 10 mars 1980.

Les autorités algériennes voulaient à tout prix faire en sorte que l’activité n’ait pas lieu : il n’était pas question que les étudiants rencontrent Mouloud Mammeri. La sécurité militaire (S. M.) n’était pas dupe et imaginait bien ce que ce genre d’activités pouvait engendrer. Ils savaient que la poésie n’était qu’un prétexte pour instaurer un débat qui n’est pas le bienvenu pour eux.

Un bras de fer s’était alors instauré entre les étudiants kabyles et les autorités algériennes. N’ayant pas pu dissuader les étudiants ayant maintenu la programmation de la conférence, les autorités algériennes passent à la vitesse supérieure, après les intimidations et les différentes méthodes policières, et empêchent Mouloud Mammeri d’atteindre l’enceinte universitaire ce 10 mars 1980. Il fut intercepté à l’entrée de la ville de Tizi-Ouzou, conduit chez le wali (préfet) et fut invité à faire demi-tour et, surtout, ne pas tenir la conférence.

C’est la goutte qui a du faire déborder le vase. Et la voie est ouverte aux étudiants qui n’avaient pas hésité à déclencher les hostilités. Il a fallu cela pour que les étudiants passent, eux aussi, à une autre vitesse.

La détermination des étudiants à tenir cette conférence et celle des autorités à mettre une limite à cette « agitation » qui remet leur système en cause a fait que la tension n’a cessé de monter et chaque jour qui passe c’est un pas vers le clash entre les deux parties.

Pour comprendre la genèse de cette révolte qui a bouleversé -sans en en finir- l’ordre politique algérien et a donné un bol d’oxygène à l’ensemble des Imazighen et des Kabyles en particulier, il n’est pas inutile de savoir ce qui s’est passé jour pour jour lors de ce Printemps 1980.

Rachid Chaker nous a laissé l’un des rares écrits traitant de cette période. Etant un des acteurs de cette révolte (il fut enseignant en économie à l’Université de Tizi-Ouzou), il avait tenu un Journal et chaque jour, du mars à juin, il notait l’essentiel des évènements qui avaient marqué aussi bien la Kabylie que l’Algérois qui était dans une certaine mesure impliqué dans cette révolte de 1980.

Nous proposons à nos internautes de publier ce Journal. Ainsi, chaque jour nous publierons ce qui s’est passé de plus important en Kabylie et à Alger.

Un dossier sera dédié au Printemps 1980 « Tafsut n Imazighen ». Nous y reproduirons essentiellement le numéro spécial de la revue de Tamazgha « Imazighen ASS-A » paru en avril 2000.

Nous essayerons, ainsi, de mettre à la disposition des internautes des éléments de compréhension de la genèse du déclenchement de Tafsut n Imazighen qui a joué un rôle déterminant dans l’évolution de la question amazighe.

 

Ufrin.

Tamazgha.fr

YENNAYER : HISTOIRE D’UN MOT

Yennayer est un terme pan-nord-africain désignant le premier mois de l’année calculée selon le comput solaire dit julien [1]. Qu’on l’orthographie yennayer, ennayer, yannayer ou yannayr, ce terme est attesté aussi bien parmi les divers parlers amazighs [2] qu’en arabe vernaculaire nord-africain [3], dans les régions du Tell comme dans les zones désertiques sahariennes. Cette unité remarquable d’un bout à l’autre de l’Afrique du Nord pousse à s’interroger sur les origines de la présence de ce vocable dans la région. Yennayer étant le premier mois du calendrier julien, sa présence en Afrique du Nord est nécessairement liée à celle de ce dernier. Afin de remonter aux origines de Yennayer, il est donc indispensable d’analyser l’histoire de ce calendrier et de ses modes d’introduction et de diffusion à l’échelle nord-africaine.

Le calendrier julien est ainsi nommé du fait de son officialisation à Rome par Jules César, le célèbre général, pontife et consul, en l’an 45 avant Jésus-Christ. Inventé par l’astronome et philosophe grec Sosigène d’Alexandrie et s’inspirant partiellement de l’antique calendrier égyptien, ce calendrier organise l’année civile en tentant de l’identifier à la seule année tropique (ou année solaire). Celle-ci, connue au moins depuis l’astronome grec Hipparque (2ème siècle avant JC), se compose d’environ 365,242 jours. L’année julienne en compte 365,25 lesquels se décomposent en 12 mois de 28, 30 et 31 jours, ainsi qu’un jour intercalaire tous les 4 ans (année bissextile). Le calendrier julien est le premier calendrier construit selon une méthode « scientifique » basée sur une observation fine de l’écliptique solaire. Il constitue la base de ce qui est aujourd’hui connu comme « calendrier universel » ou « calendrier grégorien », né d’une réforme de ce calendrier julien par le pape Grégoire XIII, le 4 octobre 1582 [4].

Officialisé à Rome en remplacement de l’ancien calendrier romain, le calendrier julien se voit naturellement doté de noms de mois et de jours en langue latine. Ce sont ces noms, comme le relève Henri Genevois [5], que l’ont retrouve encore presqu’à l’identique en Afrique du Nord, tant en tamazight qu’en arabe. Ainsi, par exemple, Yennayer correspond au mois d’Ianiarius [6] (janvier), Abril à Aprilis (avril), ‘Sutambar à September (septembre) ou Dujember à December (décembre).

Le fait que les calendriers nord-africains fassent débuter l’année solaire par le mois de Yennayer est une indication supplémentaire de leur origine latine. En effet, les Romains faisaient débuter l’année par Ianiarius, mois dédié au dieu Ianus, divinité des seuils, particulièrement appropriée pour symboliser l’année nouvelle [7].

Comme on le sait, Rome projeta sa puissance en Afrique dans le cadre d’une politique d’extension impériale et de colonisation : de la conquête de Carthage (146 av. JC) au démembrement du royaume numide de Juba Ier (46 av. JC) et enfin à l’administration directe de la Maurétanie suite à la mort de son roi Bocchus II (33 av. JC), Rome établit son empire à travers toute l’Afrique du Nord. Cette domination romaine se perpétue bon an mal an pendant cinq siècles jusqu’à la prise de Carthage par le roi vandale Genséric (439 après JC) [8]. On comprend donc pourquoi Jeannine Drouin, dans son article Calendriers Berbères [9], affirme (sans en donner de preuves) que la présence de Yennayer et du calendrier julien en Afrique du Nord constitue un héritage direct de la période romaine.

De fait, il existe en Afrique du Nord des traces anciennes de la célébration pendant cette période de la fête du Nouvel An romain, appelée « calendes de Janvier ». Nous en retiendrons trois des plus significatives. C’est Tertullien (env. 150 – env. 230) qui nous fournit la première. De souche africaine, né et mort à Carthage, rigoureux Père de l’Eglise et premier théologien chrétien de langue latine, il s’est intéressé à la question des calendes de Janvier, ainsi qu’aux autres fêtes romaines préchrétiennes, au chapitre XIV de son ouvrage De l’idolâtrie, composé en 212. S’adressant à ses coreligionnaires chrétiens (à l’époque encore minoritaires dans le monde latin), il déplore et condamne leur habitude de célébrer ces fêtes constitutives d’un ordre païen qu’il rejette radicalement : « (…) la plupart [des Chrétiens] se sont persuadé qu’il était pardonnable d’agir comme les païens (…) Etait-ce en célébrant les saturnales et les kalendes de janvier qu’il [l’Apôtre] plaisait aux hommes ? (…) [Il] est interdit de suivre les superstitions païennes (…) néanmoins, nous assistons aux fêtes de Saturne, de Janus, du solstice d’hiver, de la grande matrone ! Nous échangeons des présents ! Nous donnons et recevons des étrennes ! Les jeux, les banquets retentissent pour nous ! (…) nous ne craignons pas qu’on ne nous prenne pour des païens ! » [10]. Si Tertullien éprouve le besoin de décrire ces réjouissances pour s’en indigner, c’est qu’il peut constater leur pratique massive à Carthage, tant chez les pratiquants des cultes polythéistes que chez les Chrétiens.
La deuxième est une illustration concrète de cette célébration des calendes d’Ianiarius et se trouve parmi les mosaïques du calendrier mural retrouvé sur le site de l’antique Thysdrus (El Jem, Tunisie) [11]. Daté entre 222 et 235, ce superbe ensemble de mosaïques, remarquablement bien conservé, représente, entre autres, dans la salle 6, les quatre saisons et les mois. La figure symbolisant Ianiarius représente deux hommes se donnant l’accolade, embrassades pratiquées au moins à partir du IIIème siècle à l’occasion du Nouvel An (coutume encore en vigueur de nos jours en Europe lors des fêtes de la Saint Sylvestre). A l’arrière-plan on distingue « une galette, le reste étant des fruits » [12]. La consommation de fruits, frais si possible, constitue une marque des repas du Nouvel An latin. Nous sommes donc en présence d’une représentation des calendes de Janvier, pratiquées alors en Afrique du Nord comme partout ailleurs dans l’empire romain.

Enfin, une troisième attestation de l’ancrage des célébrations de la fête de Ianus dans l’Afrique du Nord d’époque romaine nous est donnée un siècle et demi plus tard par Saint Augustin d’Hippone (354-430). Le natif de Thagaste (aujourd’hui Souk-Ahras, à l’Est de l’Algérie actuelle), également Père de l’Eglise, rejoint Tertullien et d’autres auteurs chrétiens de l’Antiquité (Jean Chrysostome, Asterios d’Amasée…) dans la condamnation des calendes de Janvier. A ses yeux, les fêtes de Nouvel An ne sont que les survivances de cultes à éradiquer dans la « Cité de Dieu » qu’il aspire à construire « contre les païens« . D’ailleurs, pendant des siècles, l’Eglise va chercher à faire disparaître les calendes de Janvier, tentant de les remplacer par des fêtes chrétiennes telles que Noël ou Pâques. Cependant, Augustin ne semble pas être plus écouté par ses coreligionnaires africains que Tertullien ne l’était deux siècles plus tôt. Parmi un ensemble de 26 sermons récemment découverts et publiés en latin [13], s’en trouve un, supposément prononcé en 397 à Carthage par Augustin, alors tout jeune évêque d’Hippone, à l’occasion des calendes de Janvier. Véritable réquisitoire contre les célébrations de Nouvel An pendant qu’elles se déroulent dans la ville, ce sermon est anormalement long : deux heures trente. L’évêque cherchait manifestement à retenir ses ouailles dans la basilique le plus longtemps possible afin de les empêcher de prendre part aux réjouissances du dehors [14] !

Il s’avère donc que durant plusieurs siècles d’occupation romaine les fêtes d’Ianiarus, ancêtre de Yennayer, ont été célébrées en Afrique du Nord. Cependant, cela ne suffit pas pour présumer de la filiation directe de Yennayer avec l’Ianiarus romain. En effet, comme nous l’avons noté, Yennayer est connu dans toute l’Afrique du Nord, y compris dans l’extrême-sud du Sahara, chez les Touaregs (aujourd’hui Niger, Mali). Or ces zones n’ont jamais fait partie de l’empire romain et l’influence latine y était faible. De plus, on semble perdre la trace du vocable « Ianiarus » en Afrique du Nord après la chute de l’empire romain d’Occident. Saint Augustin est la dernière source latine africaine évoquant les calendes de Janvier. Ces célébrations ont probablement survécu à Rome, au moins dans certaines zones profondément romanisées, durant la période vandale (439-533) puis byzantine (533-711). Cependant, il n’existe pas à notre connaissance de document écrit ou iconographique l’attestant en Afrique du Nord qui, à la fin du VIIème siècle, connait un brutal bouleversement de civilisation : après des siècles passés sous domination romaine, la région passe en l’espace d’une conquête de cinquante ans sous le contrôle d’un nouvel acteur politique et idéologique : le califat islamique, dirigé dans un premier temps par les arabes Omeyades établis à Damas. Bouleversant toutes les habitudes, un système de croyance inédit, l’Islam, auquel va progressivement adhérer la majorité de la population, s’établit en Afrique du Nord, porté par un système administratif neuf. Les conquérants musulmans amènent avec eux un nouveau calendrier liturgique et civil : le calendrier dit « de l’Hégire » (dont l’an 1 correspond à l’an 622 de l’ère chrétienne) ou « calendrier musulman ». Exclusivement lunaire, ce calendrier comprend 12 mois et 354 jours (355 tous les 10 ans), soit 11 de moins que l’année tropique. Ce calendrier est déconnecté du rythme de saisons, qui dépendent du soleil [15]. Le premier jour et premier mois de l’année sont appelés Muharram. Aujourd’hui, les fêtes de l’Achoura (taâcurt en tamazight), de l’Aïd al Fitr (l?ïd amezyan) ou de l’Aïd al Adha (l?ïd amqran), calculée selon le comput musulman sont – tout comme Yennayer – célébrées dans toute l’Afrique du Nord. L’arrivée de la langue arabe et de la religion islamique a également provoqué un effondrement des centres de civilisation latine qui y subsistaient (sac de Carthage en 698). Dans l’état actuel des connaissances, les différents écrits des érudits arabes des premiers siècles de la conquête de l’Afrique du Nord ne mentionnent ni calendrier julien, ni Ianiarius, ni Yennayer.

Ailleurs pourtant, dans les zones rassemblées sous l’autorité califale lors des fûtuhat (conquêtes islamiques), il est attesté que les pratiques de Nouvel An liées aux calendriers antéislamiques ont subsisté pendant des siècles. En 947, le célèbre historien et géographe al-Mas’ûdi, connu comme « l’Hérodote arabe », mentionne dans son ouvrage Muruj adh-dhahab wa ma’adin al-jawahir (Les prairies d’or et les mines de gemmes) que les calendes du nouvel an « chrétien » sont encore célébrées en Syrie et en Irak (premiers territoires conquis par les Arabes hors de leur péninsule, dès 640), y compris par de nombreux Musulmans. Il utilise pour décrire cette date et les fêtes qui l’entourent le terme latin kalendae, arabisé en qalandas. Ce même terme de qalandas est utilisé en 985 par le chroniqueur jérusalémite al-Muqaddasi pour décrire le 1er janvier, également fêté dans sa région [16]. En Egypte, c’est le Nouvel An copte (le mois de Thôt) qui reste une grande fête populaire sous le califat des Fatimides ismaéliens (Xe-XIIe siècles). La population de la nouvelle capitale du Caire et de la vallée du Nil joue à s’asperger d’eau, échange des présents, élit parmi la foule un « roi » comique pour la journée… toutes sortes de coutumes héritées de l’Antiquité. Après la chute des Fatimides et la conquête de l’Egypte par Saladin, le vizir de ce dernier, al-Fadhil, promulgue en 1195 un édit interdisant cette fête, jugée contraire à l’Islam. Le fait que des édits similaires aient été promulgués des décennies plus tard signifie que la population égyptienne n’a pas renoncé facilement aux célébrations de Thôt qu’elle a continué à pratiquer malgré leur interdiction [17].

A la lumière de ces exemples orientaux, il apparait significatif que le seul texte connu ayant trait au 1er janvier julien en Afrique du Nord à la même époque utilise lui aussi le vocable de qalendas. Il s’agit d’un passage d’un opuscule sur les règles régissant les rapports entre maîtres et élèves, rédigé par Abû l-Hasan al-Qâbisî [18]. Ce dernier est un docteur musulman de rite malékite, demeurant à Kairouan (Tunisie actuelle) et ayant vécu entre 935 et 1012, sous le règne de la dynastie amazighe des Zirides. Voici un extrait de la traduction dudit passage, proposée par H. R. Idris : « De même, il est blâmable d’accepter (des cadeaux) pour les fêtes des polythéistes au nombre desquelles figurent aussi : Noël, Pâques et les Calendes (de Janvier) chez nous, la Saint Jean en Andalousie (…) Que les Musulmans adoptent de bon cœur pareilles pratiques (…) qu’ils fassent quelques uns de ces préparatifs, que les enfants s’amusent (…) à fabriquer des tabernacles aux Calendes (de Janvier) et à faire bombance à Noël, il ne le faut pas. Toutes ces pratiques ne conviennent pas aux Musulmans. » Cette recommandation faite par un religieux musulman à l’ensemble de ses coreligionnaires, particulièrement ceux de sa région (« chez nous »), est une indication forte de la perpétuation de la célébration des calendes de Janvier en Afrique du Nord orientale, du moins dans certaines zones urbaines. On sait effectivement qu’ont subsisté jusqu’au XIIème siècle dans ces villes (Kairouan, Mahdia, Tripoli, Tunis, Qal’a Beni Hammad…) des communautés chrétiennes autochtones, lesquelles ont conservé l’antique calendrier romain. L’admonestation d’al-Qâbisi montre que cette fête, ainsi que certaines fêtes chrétiennes, était également célébrée par des Musulmans de Kairouan et d’ailleurs. Ironie de l’histoire : alors que durant l’Antiquité les prédicateurs chrétiens enjoignaient leurs ouailles de se tenir à l’écart du Nouvel An « païen », au Moyen-âge c’est au tour des prédicateurs musulmans d’interdire aux fidèles de participer à cette fête qu’ils qualifient de « chrétienne » !
Cependant, on doit également noter qu’al-Qâbisi utilise le terme de qalandas à l’instar des auteurs moyen-orientaux. S’il apporte donc la preuve que la nouvelle année julienne était célébrée dans les villes de l’Est de l’Afrique du Nord au Xème siècle, il ne nous renseigne pas sur l’éventuelle présence du vocable « Yennayer ». De plus, la présence en Ifriqiya de minorités chrétiennes autochtones, encore latinisées et gardiennes du calendrier julien, touche à sa fin. Les faiblesses de la dynastie Ziride entraînent au XIIème siècle la conquête de la plupart des villes côtières de Lybie et d’Ifriqiya depuis Tripoli jusqu’à Bône (Annaba) par Roger II, souverain normand de Sicile. Ce dernier privilégie les minorités chrétiennes nord-africaines, et en fait ses alliés face aux Musulmans. Cependant, cette prépondérance normande ne dure que quelques décennies et prend fin lors de la conquête de toute l’Afrique du Nord par les amazighs almohades (milieu du XIIème siècle). L’émir almohade Abd el Moumin, par souci d’éliminer des alliés des Normands tout autant que par zèle religieux, massacre et expulse les chrétiens d’Ifriqiya. [19] Ces événements marquent la disparition de la chrétienté autochtone d’Afrique du Nord qui se servait encore du calendrier julien pour fixer son calendrier liturgique. La chaîne de transmission du calendrier romain est brisée. Il semble que l’on doive chercher ailleurs qu’en Afrique du Nord les origines de Yennayer tel qu’il est encore célébré de nos jours.

Mais vers quel ailleurs se tourner ? Il a été vu que, si les calendes de Nouvel An sont toujours célébrées en Egypte et au Proche et Moyen Orient à l’époque médiévale (il y subsiste de très importantes communautés chrétiennes), on les désigne en arabe sous le nom de qalendas ou de nawroz (vocable perse). Nulles traces écrites du terme Yennayer dans ces régions, pas plus qu’en Afrique du Nord. Dans l’ensemble du pourtour méditerranéen médiéval, nous n’avons de trace de l’utilisation du vocable ‘ »Yannayr » pour désigner le mois de janvier latin que dans un seul et unique lieu : l’Andalousie musulmane [20]. Conquise pour le compte du calife omeyade de Damas par les troupes amazighes de Tarik Ibn Ziad en 711, l’Andalousie wisigothe est bien plus profondément latinisée que l’agonisante Afrique du Nord byzantine à la même époque. La population de souche hispanique y parle une forme de latin tardif et populaire, le romance, qui influencera dans une certaine mesure la langue arabe amenée par les nouveaux conquérants. Ici aussi l’utilisation du vieux calendrier julien christianisé va perdurer par delà la conquête islamique. C’est en effet un Andalou, natif de Cordoue, Muhammad ibn Waddah al-Qurtubi (mort en 900), qui est le premier auteur à condamner la pratique des célébrations du Nouvel An comme contraire à l’Islam [21] dans son ouvrage Al-Bida’ wa’l-Nahiy ‘anhaa, premier livre spécifiquement écrit par un savant musulman contre la bid’a (l’innovation en religion). Cependant al-Qurtubi utilise le terme perse passé en arabe Nawroz et non pas Yannayr.

La première trace formelle et systématique de la transmission du calendrier julien latin chez les lettrés arabophones musulmans se rencontre dans le célèbre Calendrier de Cordoue [22]. Cet ouvrage est composé en 961 par Recemundo, évêque chrétien d’Elvira également connu sous le nom arabe de Rabî ibn Zayd, conseiller et diplomate à la cour des califes cordouans Abd el Rahman III et al-Hakam II [23]. Ce calendrier composé en arabe (il est traduit en latin au XIIème siècle par Gérard de Crémone) reprend la division romaine du temps (calendrier julien), à laquelle vient s’ajouter « un traité arabe de météorologie populaire » [24] Le Calendrier de Cordoue indique pour chaque mois les différentes fêtes chrétiennes, les grands aspects météorologiques du mois, les principaux événements agricoles qui le scandent ainsi que l’alignement des constellations astrales (selon la mode moyen orientale).
Cet ouvrage va s’avérer décisif car il est réutilisé par de très nombreux agronomes musulmans d’Al Andalus. En effet, ces derniers reconnaissent que le calendrier solaire julien permet de suivre les saisons (déterminées par la révolution de la Terre autour du soleil) contrairement au calendrier lunaire musulman. De nombreux agronomes, météorologues et médecins tels qu’al-Mamûn de Tolède, Abû-l-Mutarrif ibn Wâfid, Abû Abd Allâh ibn Bassâl, Abu Umar ibn Hajjaj, Abû-l-Khayr, al-Tighnari de Grenade et surtout Abû Zakariyâ ibn al-Awwâm avec son célèbre traité d’agriculture « Kitâb al Filaha » rédigé en 1175, vont créer une « véritable révolution scientifique » [25] dans le domaine agraire. Ils combinent avantageusement la maîtrise du calendrier solaire julien transmis par Recemundo avec les traités d’agriculture pré-arabe venus de Syrie, au premier rang desquels le traité d’Agriculture Nabatéenne publié en arabe par Ibn Wahsiyya [26]. Ainsi, l’œuvre maîtresse de cette école, le Kitâb al Filaha d’al-Awwâm, se base sur le calendrier julien pour décrire le déroulé de l’ensemble des activités agricoles de l’année, le faisant correspondre en permanence avec les calendriers syrien, persan et hébreu. C’est de cet ouvrage encyclopédique andalou que sont entrés dans le vocabulaire nord-africain des termes tels que lyali ou smayem, encore utilisés au XXème siècle et désignant des périodes de 40 jours chacune, l’une hivernale, l’autre estivale [27]. Ces termes (que l’on prend parfois par erreur pour de l’arabe) sont en effet des noms syriaques, utilisés par al-Awwâm dans son livre en complément du comput julien.

Nous avons maintenant établi que, tandis que l’Afrique du Nord islamisée perdait progressivement l’usage des traditions latines, les élites musulmanes d’Andalousie s’appropriaient le calendrier julien d’une façon originale et répandaient son usage dans tous les travaux agricoles, lesquels occupaient la majeure partie de la population à cette époque. Qu’en est-il cependant du terme de « Yannayr » ?
Ce dernier apparaît pour la première fois, et ce n’est pas un hasard, dans des poèmes rédigés par le turbulent auteur cordouan Muhammad Ibn Quzman (1078-1116). Aujourd’hui encore considéré comme le maître du genre poétique zajal (lequel, par son aspect populaire, s’oppose à la qasida, plus formelle), Ibn Quzman, poète ribaud, buveur et aventurier, est un des premiers auteurs arabophones d’Al-Andalus à utiliser un grand nombre de termes romances dans ses textes. Là où le bon goût de l’époque demande que l’on use d’un arabe « purement » moyen-oriental, Ibn Quzman n’hésite pas à puiser dans l’arabe populaire andalou, lequel a absorbé de nombreux mots romances. C’est ainsi qu’à deux reprises (poèmes 40 et 79 de son Diwan) le poète utilise le terme « aïd al Yannayr » pour évoquer les célébrations du 1er Janvier. Mieux encore, il décrit avec minutie les différents fruits consommés par le peuple de Cordoue pour l’occasion [28]. Il apparaît donc que le calendrier julien est non seulement connu des élites lettrées arabo-andalouses, mais également de la population, laquelle (Chrétiens et Musulmans, à l’instar d’ibn Quzman) célèbre la nouvelle année lors d’une fête appelée « Yannayr », terme hispano-romance passé en arabe andalou. L’existence de ce Yannayr romance est confirmée par le docteur religieux malékite Abu Bakr Muhammad al Turtusi (1059-1126), qui affirme dans son ouvrage contre les nouveautés et les innovations en religion intitulé Kitab al hawadit wa-l bida que les mozarabes (chrétiens de souche hispanique vivant en Al-Andalus) célèbrent chaque année Yannayr en mangeant des fruits frais (al-fawak?h) [29].

S’il est avéré que les Musulmans andalous connaissaient le calendrier julien et qu’au moins une partie de leur population célébrait la fête de Yannayr, quelle preuve a-t-on de sa diffusion en Afrique du Nord ? Outre le fait qu’à partir du XIème siècle l’Andalousie est intégrée politiquement aux grands empires amazighs almoravide puis almohade (ce qui favorise la diffusion des livres, des idées et des coutumes entre les deux régions), la réponse est contenue dans un manuscrit du XIIIème siècle, Al durr al munazam. [30] Ce texte a été rédigé sur plusieurs décennies par Abu al Abbas al-Azafi, puis par son fils Abu al Qasim al-Azafi. Le père, Abu al Abbas, en commence la composition en 1236. Après sa mort et à sa demande, son fils apporte la touche finale à l’ouvrage en 1259. L’intérêt de cet ouvrage est que leurs auteurs ne sont pas des Andalous mais des Nord-Africains : Abu al Abbas al-Azafi est grand cadi (juge musulman) de la ville de Ceuta (nord du Maroc actuel) et son fils Abu al Qasim parvient à y prendre le pouvoir en 1250, se parant du titre d’émir et y fondant une brève dynastie. Il s’agit donc de personnages importants, versés dans les lettres islamiques. C’est d’ailleurs au titre de la religion qu’Abu al Abbas entreprend la rédaction d’Al durr : il souhaite lancer à ses coreligionnaires un « avertissement contre les nouveautés » (muhdathat al-umur) qui font sortir les Musulmans d’Afrique du Nord du sentier tracé par « les pieux anciens » (salaf al-muslimin), à savoir le prophète Muhammad et ses compagnons, qu’il convient d’imiter en tous points. Il est particulièrement intéressant de noter qu’al-Azafi père et fils sont horrifiés par les « innovations » (bida) qui se répandent en Afrique du Nord en provenance d’Al-Andalus et qui semblent particulièrement prisées par les habitants, malgré leur foi musulmane. Parmi ces dernières, les al-Azafi distinguent tout particulièrement « l’anniversaire de Jésus [Noël] (…) et al-Yannayr, sept jours plus tard ». Ils expliquent à leurs lecteurs nord-africains que ces fêtes ont été condamnées par les oulémas andalous et qu’ils ne doivent pas s’y prêter. Le ton alarmiste employé par les auteurs laisse supposer que les célébrations de Yannayr sont déjà très largement répandues dans la région à l’époque de la rédaction de leur ouvrage. On doit également signaler à titre anecdotique qu’Abu al Abbas al-Azafi propose, afin de contrer ces fêtes impies, d’introduire en Afrique du Nord une fête musulmane qui serait certes une innovation, mais non blâmable : la célébration de l’anniversaire du prophète Muhammad, dite « Mouloud ». Al Azafi pense qu’en célébrant le Mouloud, les Musulmans pourront assouvir leurs désirs de rituels festifs sans déroger aux principes de la religion islamique. Cette fête, déjà connue à l’époque en Syrie et en Egypte, ne semblait pas pratiquée en Afrique du Nord. C’est Abu al Qasim al-Azafi, lorsqu’il accède au pouvoir à Ceuta qui, le premier et afin de satisfaire aux désirs de son père défunt, officialise dans la région la fête du Mouloud. Cette fête est encore célébrée de nos jours en Afrique du Nord. Peu de gens savent qu’elle y a été introduite afin de faire concurrence à Yannayr et aux feux de joies de l’Ansara (Saint Jean) [31].

La piste du Yannayr andalou aboutit donc bien en Afrique du Nord, puisque les écrits d’al-Azafi nous informent que cette fête, qui pour lui provient d’Andalousie, a largement gagné la région au début du XIIIème siècle. Au-delà de l’aspect festif, la diffusion du calendrier julien à l’échelle nord-africaine à partir de la science andalouse s’effectue par l’intermédiaire d’ouvrages rédigés par des savants nord-africains après la perte de l’essentiel des territoires d’Al-Andalus par les Musulmans (XIIIème siècle). L’astronomie et l’établissement de dates à partir du calendrier julien devient un savoir pratiqué par de nombreux lettrés [32]. Ils s’appuient tout d’abord sur le célèbre ouvrage d’Abu Miqra al Battawi, originaire du Rif (Maroc actuel), auteur d’un traité d’astronomie daté aux alentours de 1330 et qui fait autorité jusqu’au XVIIIème siècle. La science d’Abu Miqra est explicitée dans un ouvrage en vers d’al-Marghiti, contenant notamment un « poème didactique sur le calendrier ». Al Akhdari (1512-1585), natif de Biskra (Algérie actuelle), rédige un traité entièrement consacré aux calendriers, là encore sous forme de poème didactique. Cet ouvrage servira de référence à tous les savants nord-africains. Le principal successeur d’Abu Miqra apparait au XVIIème siècle en la personne d’As-Susi, originaire du Maroc et mort en 1679. Son traité Nazm al Mumti fi Sharh al-Muqni permet notamment de « déterminer quel jour tombe le 1er janvier d’une année quelconque » [33]. Il est frappant de constater que ces ouvrages (ou des commentaires de ces ouvrages) ont circulé jusqu’à la fin du XIXème siècle parmi les lettrés d’Afrique du Nord. A titre d’exemple, on relève en 1872 la présence de l’ouvrage d’al-Akhdari et d’un commentaire sur As-Susi dans des bibliothèques de lettrés religieux de la Kabylie des Babors (Aït Wartilan, Aït Yala) [34]. Cette connaissance du calendrier Julien de quelques lettrés nord-africains arabisants et maîtrisant les manuels d’astronomie hérités de la science andalouse médiévale est attesté jusqu’au début du XXème siècle dans les régions les plus désertiques : durant la colonisation de la Maurétanie, en 1909, le commandant français Ganen note que « Les littérateurs maures abordent volontiers des sujets astronomiques ou relatifs au comput du temps. L’un d’eux, Ben Abdem, de la tribu nomade des Ideyqob (Ida Yaqoub), Berbères de l’Ouest, énumère des constellations qui se lèvent au coucher du soleil, et donne, d’après le calendrier julien, la date où elles deviennent visibles. (…) Un autre ouvrage dit le moyen de savoir quel jour tombe le ler janvier d’une année quelconque : il est intitulé As-Sousi » [35].

Enfin, il faut noter que les mentions de célébrations de Yennayer en Afrique du Nord, absentes des chroniques et des relations de voyages durant plus de quatre siècles se multiplient après le moment où al-Azafi, au XIIème siècle, se lamente de voir la fête andalouse d’al-Yannayr s’imposer dans sa région. Au XVème siècle, Hassan al-Wazzan (1488-1548), plus connu sous le nom de Léon l’Africain, mentionne qu’il a vu, dans la ville de Fès, « quelques anciennes coutumes des fêtes délaissées par les chrétiens », notamment « le premier jour de l’an, les enfants vont en masque par les maisons des gentilshommes, demandant des fruits, avec chansons de peu de substance » [36]. Moins d’un siècle plus tard, le géographe et historien espagnol Marmol y Carvajal (fait prisonnier à Tunis en 1536 et ayant vécu huit années en Afrique du Nord) aborde, dans sa description générale de l’Afrique, la question des calendriers suivis par les populations : « Il y a quantité de ces peuples, tant Africains qu’Arabes, qui sans savoir lire, ni écrire, rendent des raisons suffisantes touchant le labourage, par les règles de l’Astronomie : mais ils tirent ces règles du trésor de l’Agriculture, qui fut traduit de Latin en Arabe en la ville de Cordoue. (…) Dans ce livre sont contenus les douze mois de l’année en Latin, et ils les suivent pour ce qui concerne le labourage » [37]. Il note également que « les Africains comptent en l’année quarante jours de froid âpre et quarante jours de chaleur excessive », ce qui correspond aux fameuses périodes syriaques de lyali et smayem du Kitab al Filaha andalou.

Cet élément supplémentaire s’ajoute au faisceau d’indices concordants énumérés ci-dessus, montrant que l’Andalousie médiévale constitue la source principale de la réintroduction du calendrier julien en Afrique du Nord ainsi que du vocable même de Yennayer. Cependant, le fait que le calendrier agraire nord-africain ait intégré au fil du temps ces éléments latins revisités par les savants andalous n’ôte en rien leur caractère proprement amazigh aux célébrations rituelles qui lui sont associées.

 

Yidir PLANTADE

Tamazgha.fr